
MORGAN
Parc du Château de Villevêque
Les arbres totémiques
Forger la spiritualité
Formé à des techniques de forges africaines, au fil de ses nombreux voyages, le bronze et l’acier n’ont plus de secret pour lui. à l’aide de ces matériaux, il apporte un aspect très spirituel et métaphysique à sa démarche. Malgré une pratique constante de la forge, subsiste en lui une volonté de lier les arts en s’inscrivant dans la filiation de l’art total*.
Les sculptures monumentales toutes en verticalité de MORGAN se confondent avec les éléments environnants du parc du château. Cette narration met en avant un dialogue entre nature et culture, souhaité explicitement par l’artiste. Ces arbres totems métalliques invitent le spectateur à un
« voyage onirique et fantastique ». Par exemple, avec « Le passage », MORGAN nous raconte un voyageur fluvial, à bord d’une pirogue perchée dans un taillis de roseau.
Il s’en dégage une certaine spiritualité qui offre un dialogue métaphysique entre paix et résilience.
*L’art total peut se traduire par une union des arts au sein d’une œuvre unique
Voix off
Pour changer de point de vue, explorer un parcours où l’art rencontre la nature et le patrimoine.
Se questionner, être ému, découvrir la création autrement.
À travers ces entretiens, les artistes de NOV’Art 2026 vous ouvrent les portes de leur univers.
Interviewer
Bonjour Morgan, merci de faire cet entretien avec nous.
On avait une première question commune aux autres entretiens : que faites-vous pour vous mettre en condition de création ou de travail ?
Morgan
D’abord, une rapide présentation. Je suis sculpteur depuis plus de 20 ans et je travaille essentiellement le métal.
La meilleure mise en condition pour un sculpteur en métal, c’est d’arriver dans son atelier et d’allumer sa forge.
Interviewer
Et ensuite, comment se déroule votre journée ?
Morgan
Dans l’ensemble, la journée est souvent consacrée à des préparations d’expositions, qui rejoignent un certain nombre de thèmes. Ce sont souvent des axes de recherche qui tournent autour de l’anthropologie ou de la paléontologie.
J’ai eu la chance de travailler en Afrique, donc je suis très influencé, je pense, par les techniques ancestrales.
Dans ma journée de travail, j’essaie d’avoir un mode de travail le plus minimaliste possible avec les outils, et de travailler avec des techniques si possible anciennes, soit la forge, soit le bronze.
Quand je parle de sculpture en métal, c’est de la sculpture en fer ou de la sculpture en bronze.
Interviewer
Quand j’ai regardé un peu les œuvres que vous allez proposer à NOV’Art, il y a beaucoup cette idée de totem. D’où est venue cette forme de sculpture ?
Morgan
Le totémisme, c’est finalement toujours mon souci de revenir à l’origine de nos croyances, aux origines de nos pratiques.
Quand je parlais d’anthropologie, on retrouve finalement dans ce totem peut-être un questionnement sur les croyances animistes, qu’on va trouver un peu partout en Afrique, et ailleurs aussi.
Interviewer
Moi, je voulais revenir sur l’objet de la forge, parce que l’art du feu est en effet important dans ton approche.
Est-ce que le lieu de la forge, c’est-à-dire ton atelier, et la forme de ta forge, sont spécifiques ? Est-ce que tu les as toujours connus ainsi, ou est-ce quelque chose que tu as fait évoluer au gré de ton approche artistique ?
Morgan
J’ai travaillé pendant un certain nombre d’années à Barcelone, en plein cœur de la ville. J’avais donc une première petite forge.
Mais au moment où je suis arrivé en Normandie, en 2010, j’avais vraiment comme une grotte de forgeron, avec une forge à charbon. C’était vraiment un lieu très porteur, qui m’a lancé sur ce style que vous allez pouvoir voir exposé dans cette exposition.
Et là, cela fait deux, trois ou quatre ans que je suis dans un atelier assez grand. Je suis en train de monter, cet été, un nouvel espace avec cette idée d’organisation très ancestrale, dans un esprit de forge.
Interviewer
Et cette utilisation d’une forge spécifique, en quoi cela vous intéresse pour votre travail de sculpteur ?
Morgan
Je pense qu’on m’a souvent demandé : pourquoi le métal ? Je dirais que cela s’est un peu imposé à moi. Au début, je ne savais pas bien répondre à cette question.
Et puis il y a une matière qui me fascine : le feu. Il y a vraiment un côté hypnotique, un moment alchimique complètement incroyable, où tout le monde est médusé devant ce métal, soit en température à 1 300 degrés en forge, soit en fusion à plus de 1 000 degrés pour le bronze.
C’est ce moment-là qui m’intéresse. Après, il y a la magie qui s’opère.
Interviewer
Pour revenir sur votre parcours en Afrique, j’imagine que vous avez fait beaucoup de rencontres durant vos différents voyages et vos différentes formations sur la forge.
Est-ce que vous pouvez nous raconter un petit peu tout cela ?
Morgan
J’ai fait les Beaux-Arts à Valence. En 2008, j’ai pris mon baluchon et je suis parti pendant six mois en Afrique occidentale, à la rencontre des forgerons africains.
Là, je rencontre tout d’abord au Maroc une activité presque un peu rejetée, taboue dans la société, pour arriver finalement jusqu’au Mali, en étant passé par le Sénégal et la Mauritanie.
Chez les Dogons, l’activité de forge devient sacrée. J’ai donc rencontré des personnes vraiment incroyables en allant de forge en forge. C’était quelque chose de très impactant dans mon parcours.
Interviewer
Sur cette question de la rencontre, on pourrait aussi parler des influences, au-delà des rencontres et du voyage.
Est-ce que tu as des références de sculpteurs ou d’artistes qui t’ont accompagné dans ta vie d’artiste ?
Morgan
En 2004, je reviens à Paris de passage et je vois une exposition d’un grand sculpteur italien au Palais-Royal, qui s’appelait Arnaldo Pomodoro.
Finalement, le hasard fait bien les choses, puisque je rencontre plus tard une annonce pour une formation organisée par ce sculpteur en Italie. J’ai été sélectionné en 2004 pour suivre une sorte de master de sculpture chez ce sculpteur.
Je pense que c’est vraiment ce déclic avec Arnaldo Pomodoro qui me met définitivement sur les rails du métal.
Interviewer
Je ne connais pas du tout cet artiste. Est-ce que vous diriez qu’il y a une caractéristique de son travail qui vous a inspiré ? Et si oui, laquelle ?
Morgan
On a deux travaux, deux façons de travailler très différentes. Mais ce qui va nous relier, c’est surtout son approche un peu cosmique des choses. C’est vraiment son côté fantastique et cosmique qui m’a impressionné.
Il y a aussi la portée du métal, la force de la matière. C’est vraiment un lien très fort.
Interviewer
Pour poursuivre, quelle place a le facteur hasard dans votre travail ? Est-ce que cette notion de hasard intervient dans votre processus de fabrication ou de création ?
Morgan
Le hasard, comme on dit, fait toujours bien les choses.
Le hasard, cela peut être une erreur, un mystère, un inconnu, quelque chose d’incontrôlé. Je pense qu’il faut savoir accueillir cela en art. C’est important.
Je me le permets sur des petits formats, dans certains contextes. Je peux avoir des modules dans mon atelier, des pièces déjà toutes faites que je vais pouvoir assembler entre elles.
Là, le hasard intervient dans l’assemblage. Il y a des choses qui se font, que je n’avais pas prévues le matin, et qui finalement se font un peu toutes seules, très intuitivement.
En revanche, à partir du moment où je passe en grand format, le hasard est plus compliqué à intégrer. Quand vous passez un mois ou deux mois sur une sculpture, vous n’avez vraiment pas envie qu’elle parte à la casse.
Il y a donc des contraintes. On est obligé de suivre une feuille de route, un cahier des charges. C’est un peu plus discipliné.
Interviewer
Le métal, vous diriez que c’est un matériau complexe ou malléable ?
Morgan
C’est simple parce que, par rapport à la pierre, on a quelque part le droit à l’erreur.
Si on se trompe d’axe, on peut toujours couper et ressouder. Avec la pierre, quand vous taillez, le morceau est parti. Il est parti.
Il y a aussi des catastrophes qui sont vraiment irrécupérables. Si vous voulez tracer et que vous êtes monté trop en température, c’est fini, on ne peut plus travailler dessus. Il faut recommencer.
C’est un peu fastidieux. C’est à la fois simple et compliqué, mais il y a quand même toujours moyen de refaire, de recommencer, contrairement à l’activité de taille directe.
Interviewer
Tu parlais d’une expression minimaliste, presque spirituelle. Tu t’intéresses aussi au fantastique. Comment entretiens-tu ce rapport avec ton thème, ton sujet ? Comment est-ce que tu te nourris ?
Morgan
J’ai envie de dire que cela a grandi en arrivant en Normandie, où je suis en permanence en pleine nature. C’est vraiment comme cela que je me ressource.
Quand je parle d’animisme en Afrique, je retrouve un peu cela ici. On est entouré de toute cette nature fantastique, végétale, animale. Il y a forcément un retour dans la création qui est très puissant.
Interviewer
Les pièces que tu as sélectionnées, est-ce que tu peux nous en parler un peu ? Est-ce qu’elles sont particulières à tes yeux ? Est-ce que c’est une série dédiée ? Comment as-tu guidé ta sélection ?
Morgan
Il va y avoir un arbre-totem, avec vraiment cette pièce qui présente cinq totems ensemble, comme une réunion.
Ensuite, il y a une deuxième pièce qui s’appelle La Fusion des éléments. C’est vraiment le thème de la nature et de ce qui m’entoure dans mon quotidien.
Il y a aussi une pièce qui s’appelle Le Puits de ciel. Ce n’est certainement pas une pièce mystique, mais elle est un peu spirituelle. Elle consiste à retourner à nos origines, à questionner notre évolution.
Cela mène à la quatrième pièce, qui s’appelle Le Passage, assez emblématique de mon travail. On y voit cette personne, avec une canne, qui flotte sur une barque au milieu d’une forêt de roseaux.
C’est un travail réfléchi sur notre évolution, sur notre chemin, sur notre histoire, sur nos pareils et sur notre identité.
Interviewer
Sur ces pièces très grandes et très verticales, comment vous débrouillez-vous pour les assembler ? Certaines sont en modules, j’ai pu le remarquer. Comment faites-vous, avec vos petites mains, entre guillemets, pour réaliser ces sculptures monumentales ?
Morgan
Je dirais que c’est un peu la chance que j’ai d’avoir pu travailler dans ce master en métal, pour faire vraiment des mises en œuvre spectaculaires.
On parlait du moment que je préfère : ce n’est pas forcément mon moment préféré de me gratter la tête pour savoir comment je fais le socle, comment cela se démonte, etc.
Tout cela est un peu caché. L’art, c’est aussi de dissimuler cette technique, et de garder la poésie et la symbolique des choses. C’est un peu ce que je recherche.
Interviewer
Est-ce que, par rapport à ce qu’on a pu échanger, tu aimerais insister sur un aspect en particulier ? Ou peut-être qu’on n’a pas abordé une notion que tu voudrais compléter ?
Morgan
Je trouve cela intéressant de parler un peu du son.
Pour une petite parenthèse, j’ai développé depuis 2010 un projet autour de sculptures sonores qui s’appelle Dada Gong. Il m’est arrivé de faire des concerts et de travailler sur la façon dont je peux créer une ambiance sonore.
On a un projet à deux, avec mon ami Aymeric, qui fait de la flûte indienne et aussi des sons métalliques. De mon côté, il y a cette recherche de sonorités.
Le plus beau son, pour moi, c’est le son de l’espace silencieux qui saura entourer et accueillir une de mes œuvres, et la faire chanter.
Interviewer
C’est plus de l’ordre de la performance ?
Morgan
Oui. C’est en fait un voyage sonore et visuel, avec des lumières, des ombres portées. C’est très minimaliste. Il faut vraiment imaginer ces sons et lumières, mais avec une dimension assez expérimentale.
Voix off
Merci d’avoir écouté cet épisode.
Retrouvez les entretiens des autres artistes du parcours sur le site destination-rivesduloirenanjou.fr.



