
Gwenaëlle Hugot
Espace du Loir, Soucelles
Une artiste en résidence
Trois mois de partage
d’expérience parmi les Rivéens.
En avril 2026, Gwenaëlle Hugot démarrait sa résidence au sein de la commune. Entre les deux rives du Loir, à la croisée des chemins, l’artiste a souhaité raconter les Basses Vallées Angevines. Au détour de quelques bribes d’histoires de la vie des habitants, l’artiste a souhaité « tisser ce qui est important et fait sens pour eux ». Des histoires du quotidien représentées par des fils de fer, symbolisent leurs allées et venues, leurs souvenirs, leur mémoire.
Ces mouvements du quotidien se sont mus en un entremêlement de fils de fer, auquel chaque narrateur a pu participer. Lorsque le tissage devenait assez conséquent, l’artiste le laissait se faire, sans elle, et celui-ci devenait ainsi l’œuvre commune des habitants. Gwenaëlle Hugot révèle les liens qui nous unissent. Par le biais d’ateliers participatifs, elle laisse l’autre prendre part à son œuvre, permettant les dérives, les erreurs, qui rendent vivante la création plastique.
La nature prend une part importante de son travail. Parfois actrice de l’œuvre, elle contraint l’artiste à prendre son temps (de même pour la participation des publics variés).
Voix off
Pour changer de point de vue, explorer un parcours où l’art rencontre la nature et le patrimoine.
Se questionner, être ému, découvrir la création autrement.
À travers ces entretiens, les artistes de NOV’Art 2026 vous ouvrent les portes de leur univers.
Interviewer
La question, c’est : quelle rencontre a le plus marqué ta carrière ?
Gwenaëlle Hugot
Il y en a eu deux.
La première, c’était à l’occasion de la rétrospective de Giuseppe Penone, qui avait lieu à Beaubourg aux alentours de 2000, quelque chose comme ça.
Je connaissais déjà cet artiste, son travail. Mais j’étais venue particulièrement pour voir le travail sur les arbres, où il avait creusé des arbres de manière à révéler la structure même de l’arbre. Il avait fait rejaillir, à l’intérieur des poutres, le tronc et les branches.
Ce qui me fascinait particulièrement dans l’œuvre de Penone, c’était sa capacité à révéler ce qu’on ne voit pas. Et cela m’intéressait plus que tout.
Je ne l’ai pas vraiment rencontré. Je l’ai juste croisé, je lui ai dit bonjour, et j’étais tétanisée. J’étais toute jeune à l’époque et je ne savais pas quoi lui dire, alors que je mourais d’envie de lui parler.
On s’est croisés, on s’est dit bonjour, et cela s’est arrêté là. Je l’ai bien regretté.
L’autre artiste que j’ai rencontré pour de vrai, et qui est devenu un vrai ami, c’est Gérard Aurait [nom à vérifier], qui travaille sur le vivant.
C’est quelqu’un avec qui j’ai de très jolis liens. On a répondu à plusieurs appels à projets ensemble, mais il n’y a jamais eu de projet remporté, donc cela ne s’est pas fait.
Il a un projet que j’aime particulièrement, qui s’appelle Le Son des chaussettes [titre à vérifier]. Il adore les calembours, donc il s’amuse à trouver des titres assez rigolos.
C’est un projet qui a eu pas mal de retentissement parce qu’il a été exposé à Beaubourg, au Jardin des Plantes de Bordeaux, au Jardin des Plantes de Nantes.
Il fait des prélèvements du contenu de ce qui se trouve sous nos semelles, en les grattant avec une brosse à dents. Ensuite, il met en culture le contenu dans des boîtes.
La mise en culture révèle ce qu’on transporte sous nos semelles : toutes les graines ou micro-organismes qui arrivent à s’y loger.
Il y a donc encore une analogie avec l’œuvre de Penone : révéler au regard. Son œuvre consiste à faire naître des jardins du dessous des semelles des gens.
On a sous nos pieds toute la chronologie végétale depuis que les végétaux existent, sans le savoir.
Interviewer
Par rapport à ces deux artistes, est-ce que tu dirais qu’il y a une caractéristique de leur travail qui transparaît dans ton travail ?
Gwenaëlle Hugot
Sur le travail qui est fait ici, à Rives-du-Loir-en-Anjou, non, parce que je ne considère pas que je travaille avec le vivant au niveau du choix du matériau, de la mise en œuvre, au sens premier du terme, comme Gérard Aurait le fait.
La matière vivante que j’avais envie d’exploiter, c’était la relation avec les habitants, avec les enfants du périscolaire, avec les résidents de la résidence seniors.
L’idée de base, c’était un tissage dans les faits, mais aussi un tissage de liens entre les gens, et avec moi.
Par contre, dans mon travail au quotidien, je travaille principalement avec les plantes. C’est un contact direct. La majeure partie des plantes que j’utilise, je les fais pousser dans mon jardin, je les récolte et je les fais sécher.
Il y a donc un long processus, avec évidemment des réussites et des pertes.
La collection de plantes que j’arrive à avoir d’une année sur l’autre est complètement liée à ce qui est possible en fonction des aléas climatiques.
Les principales œuvres que j’ai faites pour l’extérieur étaient en fil de coton. Elles se dénaturaient au fil des ans, jusqu’à être complètement transformées par le végétal et les micro-organismes. Elles verdissaient, avant d’être emportées par la pluie, le vent, les moisissures.
Voir une œuvre au début, que l’on comprend, puis à la fin obtenir une bouillie végétale dont on ne peut plus rien lire de l’œuvre originale, et qui retourne à la terre, cela m’intéresse.
Interviewer
Cela m’amène naturellement à la question du hasard. Quelle place donnes-tu au hasard dans ta pratique artistique ?
Gwenaëlle Hugot
J’ai déjà fait une réponse partielle tout à l’heure avec le hasard dû aux aléas climatiques.
À partir du moment où j’ai un stock de plantes, j’aime bien qu’elles prennent part, elles aussi, à la création. Cela peut paraître un peu bizarre comme façon de le dire, mais il y a un moment où quelque chose échappe. Il y a un moment où la matière se met à parler d’elle-même.
J’aime beaucoup travailler avec les limites physiques des matériaux. Le moment où ils sont au bord de l’écroulement ou de la casse, c’est le moment où le matériau prend sa place personnelle dans la création.
C’est là que les formes les plus intéressantes et les plus organiques arrivent. Donc la part de hasard est grande.
Concernant l’œuvre pour NOV’Art, le hasard est dans ce que les gens vont faire de l’œuvre.
Il y a la base que je propose, mais après, ce qu’elle va devenir en fonction de ce que chacun va venir y mettre, cela ne m’appartient pas. Je ne souhaite pas le maîtriser.
C’est la partie hasard de mon travail.
Interviewer
De ton côté, quand tu travailles individuellement, est-ce que tu as un lieu, un atelier où tu travailles ? Est-ce chez toi ou ailleurs ? Comment travailles-tu au quotidien ?
Gwenaëlle Hugot
C’est très varié. Cela dépend de ce qui va se passer dans mon année.
En général, il y a régulièrement un moment où je ne suis pas là parce qu’il y a une résidence. Donc, là, les choses se passent sur le site de la résidence.
Sinon, j’aime bien travailler dehors. Souvent, mon atelier est à l’extérieur.
Pendant des années, j’ai eu un atelier assez grand dans lequel je pouvais travailler, m’étendre et installer tout mon matériel. Mais souvent, j’étais plutôt à l’extérieur.
Je n’ai pas un grand plaisir à être enfermée pour travailler. Aujourd’hui, je n’ai pas d’atelier fixe. J’ai plusieurs lieux, en fonction de ce que je vais faire, où je peux travailler.
Il y a des lieux à l’extérieur, il y a des lieux à l’intérieur. C’est une espèce d’atelier mouvant.
Je ne ressens plus du tout ce besoin, comme je l’avais il y a quelques années, d’avoir un atelier fixe. Je préfère vraiment pouvoir emporter du travail avec moi.
C’est aussi pour cela que je privilégie les matériaux extrêmement légers, faciles à transporter, avec des ateliers mobiles.
Interviewer
Et cet atelier mobile, cela se manifeste par quoi ? Juste un sac ?
Gwenaëlle Hugot
Pas seulement. J’ai beaucoup de matériel entreposé, parce qu’il y a d’abord les récoltes de plantes annuelles qui prennent beaucoup de place.
Il y a forcément des outils, des bobines, du fil, et puis des choses que je stocke, un peu comme tous les artistes et comme tout le monde, en se disant que cela peut servir. Des choses qui servent ou qui ne servent pas, mais qui sont là.
Ce que j’aime bien, c’est effectivement de pouvoir me déplacer légèrement.
Pour ce projet, par exemple, j’ai déplacé des bobines de fil. Je pense que, bout à bout, cela représente peut-être quatre kilos. C’est donc très facile à transporter : des paires de ciseaux, des pinces.
Il y a une capacité à me déplacer légèrement, avec peu de choses, qui est aussi à l’image de la légèreté de mon travail.
Interviewer
C’est vrai, on avait eu une discussion où tu disais qu’à chaque fois, tu faisais ton sac pour emporter le strict nécessaire dans ta journée.
Gwenaëlle Hugot
Tout à fait. Je déteste être chargée de choses inutiles.
Je suis entourée de plein d’objets, et moi-même, je suis envahie par ma propre création dans l’espace où je vis. Il y a donc quand même beaucoup d’objets.
Les objets dont je m’entoure sont des objets qui ont tous une histoire. Un objet sans utilité, qui n’a pas d’histoire, je ne le garde pas.
Interviewer
Dans ta pratique artistique, est-ce que tu as besoin de faire quelque chose pour te mettre en condition de travail et te détendre ? Une routine, par exemple ?
Gwenaëlle Hugot
Cela dépend de ce que je vais faire comme travail.
La majeure partie de mes réalisations sont quand même assez minutieuses, donc elles nécessitent souvent des gestes répétitifs. Le travail exerce des tensions sur les épaules, fatalement sur le cou, et provoque aussi des tensions oculaires assez fortes.
Visuellement, c’est souvent difficile, parce que je passe mon temps à passer de la vision extrêmement proche à la vision lointaine. C’est épuisant pour les yeux.
Donc oui, ma routine est de l’ordre du yoga des yeux. Je fais des exercices oculaires. Si je ne fais pas cela, j’ai très mal.
Le matin, je fais des étirements des épaules et du cou. Le soir, je fais tout le temps du yoga pour détendre toutes les tensions accumulées dans la journée.
Si je ne le fais pas, le lendemain, j’arrive avec un tel état de tension que je finis la journée en ayant mal partout. C’est donc incontournable.
Interviewer
Est-ce qu’il y a un moment que tu préfères dans tout le processus d’un projet ?
Gwenaëlle Hugot
Ce qui m’intéresse dans une œuvre, c’est le processus de création, jusqu’à voir ce qui a été imaginé se réaliser.
J’ai travaillé comme architecte d’intérieur pendant plus de dix ans. Ce que je trouvais génial, c’était de pouvoir concevoir un projet, de passer du verbe à la possibilité de le mettre en dessin. C’est très intéressant, parce que c’est passer d’un langage à un autre.
Ensuite, il y avait un troisième langage, celui du chantier, et de la communication pour que ce qui a été imaginé, pensé, dessiné, soit réalisé au plus près du point de départ.
Là aussi, il y a une part de hasard, parce qu’il y a toujours des éléments qu’on n’avait pas vus ou mal pensés, qui viennent surgir en plein milieu du projet.
Toutes les phases du processus m’intéressent, et je ne crois pas avoir une préférence. Ce qui m’intéresse, c’est le processus en soi : penser, dessiner, ensuite agir.
Peut-être que la partie qui m’intéresse le moins, c’est la fin. En fait, ce ne sont pas des produits finis, ce sont des produits vivants, mouvants, qui peuvent être retravaillés, continuer.
Interviewer
À quelles sensations êtes-vous sensible lors de votre processus de création ?
Gwenaëlle Hugot
Pour créer à proprement parler, c’est-à-dire pour penser, j’ai besoin d’un temps de mouvement.
Pour que mon imagination soit fertile, j’ai impérativement besoin que mon corps soit en mouvement. Les deux sont liés.
Quand j’étais architecte d’intérieur, je partais dans la ville me balader pendant des heures, en marchant à un pas assez soutenu, pour pouvoir élaborer les projets.
Ce processus n’a pas changé depuis. Aujourd’hui, ce n’est pas forcément dans la ville. Cela peut être n’importe où, dans la nature. Peu importe, il faut que je sois en mouvement et dehors.
Je suis donc sensible au fait de respirer un air qui n’est pas celui d’un intérieur. Je suis sensible à l’espace qui m’entoure. J’ai besoin d’avoir un horizon ouvert.
Après, quand je suis dans une phase de réalisation qui nécessite parfois d’être statique, j’ai besoin que ma tête s’échappe pour ne pas sentir les douleurs physiques.
Là, je suis très sensible aux histoires. J’écoute toute la journée des podcasts de philosophie, de politique. Cela peut être aussi des livres lus, donc des histoires. Cela peut être de la musique.
Mais ce qui me va le mieux, ce sont des personnes qui me parlent. J’écoute des gens me parler, et cela me permet d’échapper à mon corps.
Quand je suis chez moi, il peut y avoir de la musique. Il y a un album, par-dessus tout, qui peut m’aider à créer : c’est l’album de Beth Gibbons, Out of Season.
Interviewer
Une question sur les sujets et les thèmes qui t’intéressent particulièrement. Je crois qu’on a déjà un peu parlé de la nature.
Gwenaëlle Hugot
Si je devais résumer le grand sujet qui m’intéresse, c’est le rapport que les humains entretiennent avec la nature.
Il y a, pour moi, en toile de fond, toute la question de cette haine féroce de la nature et cette volonté permanente de destruction, qui est pour moi un grand mystère.
J’interroge beaucoup cela dans mon travail, notamment quand je travaille avec les végétaux que je maltraite, que je ligature, que je transforme. Il y a tout ce qui relève de la maîtrise du vivant.
Ce que j’aime bien, c’est présenter des œuvres qui sont gaies et légères. Il faut vraiment se pencher sur ce que j’ai fait pour s’apercevoir de toute la dimension de maîtrise que j’interroge à travers ma pratique de maltraitance du végétal et de ligature.
Mais cela reste toujours gai et léger.
Le discours qui est derrière ne l’est pas du tout, et les questions que je me pose ne le sont pas.
Interviewer
Est-ce qu’on pourrait dire que tu fais partie des personnes éco-anxieuses ?
Gwenaëlle Hugot
Oui.
Même si j’ai planté, en l’espace de six ans, peut-être une cinquantaine d’arbres, il y en a tout autant qui ont été abattus autour de moi pour construire des maisons.
Aussi bien j’ai l’impression que les choses avancent dans le bon sens de mon côté, aussi bien je suis en détresse quand je sors de chez moi.
Donc oui, il y a de l’éco-anxiété. Il y en a quand on se prend des canicules à 40 degrés.
Pour moi, l’éco-anxiété ne signifie pas être bloqué et ne pas pouvoir agir. Mais je ne vois même pas comment, aujourd’hui, on peut être sciemment non anxieux face à ce qui est en train de se passer.
Interviewer
Est-ce que tu veux ajouter quelque chose pour la fin ?
Gwenaëlle Hugot
Non, je vous remercie.
Interviewer
Merci beaucoup.
Voix off
Merci d’avoir écouté cet épisode.
Retrouvez les entretiens des autres artistes du parcours sur le site destination-rivesduloirenanjou.fr



